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2026

De la régulation du son religieux à sa transformation en lumière : débats publics, juridiques et architecturaux sur l’adhān

Communication présentée lors du 5e congrès international de la Plateforme universitaire de recherche sur l’islam (PLURIEL), tenu à Cordoue du 10 au 14 février 2026 sur le thème « Éthique et esthétique en islam ». Dirk Ansorge (Hochschule Sankt Georgen (Francfort)) est intervenu dans le cadre de l’Axe 2 — Esthétique, éthique et vie quotidienne : interdits, représentations et pratiques.

Résumé de la communication

L’appel public à la prière du muezzin (adhan) est une composante intégrale du patrimoine religieux et culturel des sociétés islamiques. Néanmoins, il est fréquemment soumis à des restrictions légales, même au sein de ces sociétés. Dans les sociétés libérales, l’adhan est souvent perçu comme l’incarnation d’un islamisme missionnaire et rejeté en conséquence. La fonction de l’adhan comme proclamation ouverte de la foi islamique contraste avec les significations multiples attribuées aux cloches d’église, soutiennent les critiques.

Sans aucun doute, l’adhan est une « occupation acoustique de l’espace » qui est perçue très différemment par différents groupes de la société. À la lumière de cela, les instances judiciaires à tous les niveaux – local, national et international – ont abordé l’adhan à plusieurs reprises au cours des dernières décennies. De manière significative, ce n’est souvent pas le contenu mais le volume sonore de l’adhan qui fait l’objet de procédures juridiques. La raison en est la protection du droit humain à la pratique publique de la religion (DUDH, Art. 18 ; CEDH, Art. 9). Cependant, ce droit ne doit pas entrer en conflit avec le droit humain au respect de la vie privée, de la vie familiale et du domicile (CEDH, Art. 8).

Le rejet des appels publics à la prière n’est pas un phénomène nouveau en Europe. Historiquement, il y a eu diverses tentatives dans les régions où chrétiens et musulmans ont coexisté pour imposer des restrictions légales à l’adhan, remontant au Moyen Âge. Plus récemment, des tentatives ont été faites pour neutraliser les conflits existants ou prévisibles soit par des appels à la prière virtuels via la radio ou internet, soit par des concepts architecturaux comme le « minaret de lumière ».

Dans ce contexte, la communication délimitera d’abord les débats contemporains dans les sociétés libérales concernant l’appel public du muezzin (1). Ensuite, les débats historiques sur l’adhan seront rappelés (2). La troisième section abordera l’équilibre délicat entre le contrôle de la pollution sonore et la liberté religieuse à différents niveaux de juridiction (3). Enfin, de nouvelles conceptions de mosquées qui cherchent à transposer l’adhan du domaine acoustique au domaine optique seront présentées (4).

Lire la synthèse du panel rédigée par Piotr Sękowski

Cette synthèse a été rédigée à la suite du congrès par Piotr Sękowski, dans le cadre du programme de bourses étudiantes de PLURIEL. Elle couvre l’ensemble des communications du panel.

L’esthétique comme espace de négociation de la présence publique de l’islam

L’esthétique comme espace de négociation de la présence publique de l’islam

Le panel consacré à l’esthétique, à l’éthique et à la vie quotidienne avait une vocation interdisciplinaire et a fait apparaître un même constat : les formes esthétiques — son, musique, vêtement, rituel, mise en scène de la mémoire — deviennent les vecteurs de contenus éthiques, identitaires et politiques. Les trois communications ont montré que les conflits contemporains relatifs à la religion ne portent souvent pas directement sur la doctrine, mais sur la manière dont elle s’incarne et se manifeste. Le panel a ainsi présenté la religion non seulement comme un système de croyances, mais aussi comme une pratique sensiblement tangible, sociale et politiquement négociée.

Les intervenants étaient Jaime Flaquer, Dirk Ansorge et Rémi Caucanas. Leurs communications, bien qu’abordant des contextes différents, peuvent se lire comme trois variations sur un même thème : l’esthétique comme lieu de négociation de la présence publique de l’islam, à travers l’esthétique de la rébellion dans les musiques contre-culturelles, l’audibilité religieuse à travers l’adhān, et la mémoire performative de la révolte des Malês. Dans chacun de ces cas, la religion est apparue non pas seulement comme un contenu doctrinal mais aussi comme une forme de présence : dans le son, le rythme, le vêtement, la visibilité corporelle, la mémoire collective ou l’occupation de l’espace symbolique.

Le premier volet, présenté en français par Jaime Flaquer, portait sur l’esthétique de la rébellion comme moyen d’affirmation identitaire. Flaquer a analysé les formes musicales contre-culturelles développées par les communautés musulmanes aux États-Unis et en Europe, en particulier le rap, la trap, le punk et le taqwacore. Il a montré que ces genres ne conduisent pas nécessairement à une rupture avec la religion, comme cela a souvent été le cas dans certains pans de la contre-culture occidentale ; au contraire, ils peuvent devenir un outil d’affirmation de l’identité musulmane et d’expression de revendications de dignité, d’égalité et de justice. Particulièrement marquante a été la présentation de l’islam comme ressource symbolique mobilisée dans la critique du capitalisme libéral, de l’hétéropatriarcat et de l’homogénéisation sociale. L’esthétique de la provocation — qui englobe la musique, le corps, le vêtement et le style — a été présentée comme une forme de résistance politique, mais aussi comme un champ de réinterprétation de la normativité islamique elle-même.

Le deuxième angle a porté sur la religion comme phénomène sensoriel et spatial, en particulier dans sa dimension acoustique. Dirk Ansorge, intervenant en anglais, a traité de l’adhān public comme pratique religieuse située au croisement de la liberté de religion, des réglementations juridiques et de la perception sociale de l’islam. Sa caractérisation de l’adhān comme une forme d’« occupation acoustique de l’espace » a particulièrement frappé : la formule saisit la manière dont l’appel à la prière est parfois perçu par certaines parties des sociétés occidentales non musulmanes. La communication a montré que les controverses contemporaines ne portent généralement pas sur le contenu de l’appel lui-même, mais sur son volume, sa portée et son effet sur l’espace public partagé. Le débat se déplace ainsi du registre théologique vers celui de la gestion de l’audibilité de la religion. Autre apport notable : la mise en évidence de la profondeur historique de ces tensions et l’analyse des tentatives de convertir l’adhān d’un phénomène acoustique en un phénomène visuel, à l’image de l’« adhān lumineux », qui soulève la question des rapports entre esthétique, autorité et présence de la religion.

Le troisième volet, présenté en français par Rémi Caucanas, portait sur l’esthétique de la mémoire et de la résistance. Caucanas, en analysant la mémoire de la révolte des Malês au Brésil et ses commémorations contemporaines — notamment dans le cadre du carnaval afro-brésilien —, a présenté l’esthétique comme un outil de mise en récit d’une histoire de violence, d’esclavage et de marginalisation religieuse. Le vêtement blanc des révoltés, les symboles rituels, les amulettes, la langue arabe et les formes contemporaines de commémoration performative ont été interprétés comme des éléments qui constituent à la fois la mémoire historique et les expressions actuelles de l’activisme noir. La communication n’a toutefois pas réduit la révolte des Malês à un modèle simple de djihad ni à une théologie islamique de la libération formulée de manière univoque ; elle a au contraire insisté sur la complexité des rapports entre islam, résistance à l’esclavage, critique de la christianisation forcée et alliances tactiques avec d’autres groupes africains. La mémoire des Malês est ainsi apparue comme un espace dans lequel l’esthétique ne se contente pas de représenter la résistance : elle participe activement à sa réalisation.

La discussion a clairement fait émerger l’enjeu de la présence publique de l’islam, thème commun aux trois communications. Le panel a montré que les controverses qui entourent l’islam dans l’espace public d’aujourd’hui portent souvent sur des formes d’expression jugées trop bruyantes, trop visibles ou trop provocantes — qu’il s’agisse des musiques contre-culturelles, des appels à la prière publics ou des esthétiques de la mémoire qui se rapportent au passé musulman. En arrière-plan se posait la question de savoir si l’on peut parler d’une éthique musulmane spécifique de la résistance, ou s’il faut plutôt parler de configurations locales et historiquement situées dans lesquelles l’islam devient l’un des langages de la dissidence.

L’un des principaux apports scientifiques du panel est de montrer que l’esthétique n’est pas un simple appendice de la religion mais l’une des formes fondamentales de son existence sociale. Les intervenants ont démontré de manière convaincante que c’est précisément dans la sphère esthétique — son, image, rythme, costume, performance — que se révèlent les tensions entre norme et liberté, tradition et transgression, visibilité et exclusion. Malgré la diversité des contextes, le panel s’est avéré cohérent et stimulant intellectuellement, en démontrant que l’esthétique constitue l’un des espaces privilégiés dans lesquels la religion négocie aujourd’hui sa présence, son sens et sa légitimité dans la vie quotidienne. La question finale demeure ouverte : jusqu’à quel point peut-on parler d’une éthique musulmane de la résistance comme catégorie générale, et à partir de quel moment faut-il plutôt parler de configurations locales et historiques de la résistance ?

— Piotr Sękowski

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