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Communication présentée lors du 5e congrès international de la Plateforme universitaire de recherche sur l’islam (PLURIEL), tenu à Cordoue du 10 au 14 février 2026 sur le thème « Éthique et esthétique en islam ». Emmanuel Pisani (Institut dominicain d’études orientales (IDEO, Le Caire)) est intervenu dans le cadre de l’Axe 2 — Esthétique, éthique et vie quotidienne : interdits, représentations et pratiques.
Cette communication propose d’aborder la manière dont l’éthique et l’esthétique du patrimoine islamique se réinventent dans l’art contemporain par une étude de cas à la lumière des expositions de galeries d’art de Zamalek, épicentre culturel du Caire. À travers notamment les œuvres exposées de Mohamed Hasan, Rana Chalabi ou Katherine Bakhoum, il s’agira d’analyser les expressions visuelles de la spiritualité musulmane, et de se demander comment le patrimoine islamique inspire la démarche de ces artistes. Quels dialogues instaurent-ils entre tradition et modernité ? Comment traduisent-ils des concepts islamiques dans des médiums contemporains ? Quels dialogues s’établissent entre le sacré et le profane ? En croisant l’analyse iconographique et des entretiens conduits avec les acteurs du milieu, notre communication interrogera ainsi la place de la foi islamique dans un espace artistique perçu comme sécularisé, révélant ainsi une réappropriation subtile mais significative de l’héritage islamique et leur résonance avec les sensibilités éthiques contemporaines.
Cette synthèse a été rédigée à la suite du congrès par Abdulrahman Usama Mahmoud, dans le cadre du programme de bourses étudiantes de PLURIEL. Elle couvre l’ensemble des communications du panel.
Éthique, esthétique et normes religieuses : les pratiques artistiques et corporelles dans les sociétés musulmanes contemporaines Le 12 février 2026 à Cordoue, le panel de l’axe 2 du colloque s’est réuni sous la présidence d’Ali Mostafa. Trois communications y ont été présentées : l’une sur les « nouveaux voiles » en Tunisie, une autre sur la pensée de Nasr Hamid Abu Zayd, et une dernière sur les galeries du Zamalek au Caire. Ces travaux, issus de la sociologie, de l’islamologie, de l’histoire de l’art et de la philosophie, partaient tous de la même interrogation : comment des pratiques artistiques, vestimentaires et corporelles permettent-elles de négocier le rapport aux normes religieuses ? Cette synthèse tente de restituer les échanges de la journée.
Les trois intervenants partageaient un même refus : celui de réduire l’islam à une liste d’interdictions. Ce type de lecture, même quand elle se veut critique, finit par rater ce qui se passe vraiment dans les sociétés musulmanes c’est-à-dire une négociation constante entre ce que la tradition prescrit et ce que les individus vivent, ressentent et choisissent. L’Égypte et la Tunisie, les deux contextes retenus, ne se ressemblent pas. Leurs histoires politiques et religieuses diffèrent, leur rapport au corps aussi. Mais dans les deux cas, on observe quelque chose de similaire : des individus qui investissent des espaces galeries d’art, choix vestimentaires, pratiques calligraphiques pour vivre leur rapport à la norme religieuse autrement, sans pour autant la rejeter.
Clémence Guinot (PISAI, Rome) a travaillé sur Abu Zayd. Cette contribution propose l’une des hypothèses les plus fécondes du panel : l’art, par nature, résiste à la fixation du sens. Là où les discours religieux politisés cherchent à imposer une lecture unique du texte sacré ce qu’Abu Zayd appelait la « fermeture du sens » , l’œuvre d’art produit au contraire une pluralité d’interprétations possibles. Cette ambiguïté n’est pas un défaut à corriger ; c’est précisément ce qui fait de l’art un espace de résistance, discret mais réel, face aux tentatives d’uniformisation. Emmanuel Pisani (IDEO, Le Caire) a illustré cela à travers les galeries du Zamalek. Les artistes de ce quartier du Caire jouent avec le répertoire islamique calligraphie, soufisme, références coraniques mais le soumettent à un travail de transformation formelle. Le cas de la « méta- calligraphie » est particulièrement parlant : en rendant le texte sacré visuellement illisible, ces artistes ne le nient pas, ils le transforment en expérience sensorielle. La parole divine cesse d’être une règle pour devenir un vecteur d’intériorité. Ce n’est ni une rupture ni une soumission ; Cette posture résiste à toute catégorisation univoque. Henda Ghribi (Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis) a quant à elle travaillé sur le voile en Tunisie. Les femmes qu’elle a interrogées ne se reconnaissent ni dans le discours féministe qui y voit une soumission, ni dans le discours islamiste qui en ferait le signe d’une identité collective homogène. Elles insistent sur une chose : aucun texte ne leur impose un modèle vestimentaire précis. C’est dans cet espace d’indétermination qu’elles bricolent pour reprendre un terme qui leur conviendrait sans doute une pratique qui mêle pudeur islamique, goût contemporain et affirmation de soi.
Ce qui relie ces trois communications, c’est finalement un même glissement : du normatif vers le sensible. Les artistes du Zamalek délaissent la prière canonique pour les figures soufies. Le hijab tunisien devient moins l’application d’une règle que l’expression d’une « disposition intérieure ». Ce déplacement dit quelque chose de plus large sur la manière dont les individus habitent aujourd’hui leur appartenance religieuse.
La discussion a été animée. Plusieurs points de tension ont émergé, sans être tranchés. Le premier portait sur la nature du choix. Porter un « voile moderne » est-ce vraiment un acte réflexif ? Ou reproduit-on, sous une forme nouvelle, une conformité à un ordre qu’on n’a pas vraiment interrogé ? La salle ne s’est pas accordée là-dessus, et La question demeure ouverte. Le deuxième point soulevé était celui de la portée sociale de ces pratiques. Galeries d’art, discours académique, réseaux internationaux : tout cela circule dans des milieux déjà dotés de ressources culturelles. Qu’en est-il ailleurs ? La question de la résonance de ces formes d’expression dans les classes populaires ou les milieux plus conservateurs reste entière. Plusieurs participants ont également mentionné une hégémonie culturelle d’inspiration anglo- saxonne qui s’impose parfois aux élites connectées sans produire les effets d’émancipation qu’elle promet. La Tunisie post-2011 a également été au cœur d’un débat. L’apparition du niqab après la révolution a suscité des lectures opposées : liberté retrouvée après des années de répression vestimentaire, ou installation d’un discours politico-religieux qui se présente sous les dehors du choix personnel ? Les deux interprétations coexistent, et aucune ne s’impose clairement. Enfin, une question structurelle a été posée, peut-être la plus dérangeante : ces espaces de liberté esthétique ne produisent-ils pas leurs propres normes ? L’étude tunisienne le montre bien : des femmes en viennent à juger la sincérité de la pudeur des autres, créant de nouveaux conflits au sein même des communautés. La libération par l’esthétique ne supprime pas les frontières de la norme elle les déplace.
Ce panel aura contribué à déplacer le regard : plutôt que d’évaluer si ces pratiques sont « vraiment » libres ou « vraiment » conformes, il s’agit de comprendre ce qu’elles rendent possible et ce qu’elles produisent. L’art, le vêtement, le geste corporel ne s’opposent pas aux normes religieuses ils les travaillent de l’intérieur, en en réinterprétant les marges.
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