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Communication présentée lors du 5e congrès international de la Plateforme universitaire de recherche sur l’islam (PLURIEL), tenu à Cordoue du 10 au 14 février 2026 sur le thème « Éthique et esthétique en islam ». Maria Gracia López Anguita (Universidad de Sevilla) est intervenue dans le cadre de l’Axe 3 — Héritages esthétiques et éthiques : tensions, dialogues et hospitalité.
Abd al-Ghani al-Nabulusi, commentateur et défenseur damascène du maître andalou Ibn Arabi, fut la figure religieuse et littéraire la plus éminente de la Syrie ottomane. Parmi ses travaux figurent des recueils de poésie, des fatwas, des traités d’oniromancie, de métaphysique, de prophétologie ou de théologie, ainsi que quatre livres de voyage. Dans ces rihlas, qui rassemblent ses expériences au cours de ses voyages entre l’Égypte, la Syrie et le Hedjaz, ainsi que les réflexions suscitées par une anecdote, une visite ou une vision, l’auteur déploie une approche particulière des édifices et lieux sacrés qui jalonnent son périple. Pour Nabulusi et ses compagnons de voyage, les tombeaux de saints et saintes chrétiennes, de patriarches bibliques, voire les monastères, constituent des lieux de vénération et de contemplation. Outre le fait d’intégrer dans ses voyages – qui avaient une claire intention spirituelle – des lieux sacrés du christianisme, un autre trait qui distingue l’œuvre de Nabulusi est sa description du paysage et de l’architecture. Pour cet auteur, l’emplacement de certains bâtiments et la disposition de leurs éléments peuvent être interprétés d’un point de vue symbolique, établissant des analogies entre des lieux éloignés les uns des autres ou entre l’architecture et certaines conceptualisations soufies, etc. Sa vision du paysage et de l’architecture va au-delà des principes de l’esthétique et de la logique historique ; on peut dire que pour lui, chaque élément du paysage ou de la ville contient un enseignement qui doit être décodé et qui peut s’exprimer, comme c’est habituel dans le langage soufi, de manière apparemment irrationnelle, voire paradoxale. Au paysage réel, il superpose un paysage spirituel.
Cette synthèse a été rédigée à la suite du congrès par Fr. Mina-Athanase Abdelmeseh Said O.P., dans le cadre du programme de bourses étudiantes de PLURIEL. Elle couvre l’ensemble des communications du panel.
Intervenants du panel : Beate Bengard, Gabriel Khairallah et Maria Gracia López Anguita.
Le panel a interrogé la manière dont l’éthique et l’esthétique s’entrelacent dans le patrimoine à travers l’étude du roman contemporain et du récit de voyage soufi, en soulignant la capacité de ces productions littéraires à favoriser le dialogue interreligieux et la compréhension des valeurs partagées. La littérature y est apparue comme un moyen d’expression pour comprendre l’être humain, sa relation au monde dans lequel il vit, sa position par rapport au divin et à l’universel, ainsi que pour explorer les questions de justice sociale, de mémoire historique collective et de contemplation spirituelle. Ces œuvres ouvrent à une relecture de l’histoire, à une réflexion sur la violence et l’hospitalité, et permettent ainsi une lecture intégrée des dimensions éthiques et esthétiques qui tissent la relation entre Dieu, l’être humain et le monde.
La cohérence scientifique du panel repose sur une approche commune qui refuse de réduire les traditions religieuses à une lecture strictement doctrinale et qui valorise au contraire l’analyse des formes littéraires comme porteuses de sens théologique et éthique. Malgré la diversité des corpus étudiés, du roman contemporain à la littérature moderne et jusqu’au récit de voyage soufi de la période pré-moderne, les trois communications convergent vers une même question : celle des potentialités critiques, dialogales et herméneutiques des esthétiques dans des sociétés marquées par la pluralité religieuse et communautaire et par les conflits historiques.
Les trois communications ont mis en évidence le rôle décisif des esthétiques comme espace intermédiaire reliant la réflexion éthique et le questionnement théologique. Chez Dževad Karahasan, la symbolique eschatologique sert à comprendre les catastrophes historiques telles que le siège de Sarajevo : les lieux y deviennent des « réservoirs d’âmes » qui rassemblent les morts dans une scène reflétant le devoir de mémoire éthique et spirituelle, et révèlent le barzakh comme espace de communication entre les vivants et les morts, comme lieu tiers de la connaissance spirituelle. De même, dans Awlād Ḥāratinā (Les Fils de la Médina) de Naguib Mahfouz, le récit allégorique devient un outil philosophique et littéraire pour penser le pouvoir, la justice et l’agression : Gabalawi y représente l’autorité supérieure dans le monde, la violence et l’injustice y demeurent objets de méditation morale, tandis que la symbolique permet d’explorer indirectement la relation entre l’humain et le monde divin. Quant aux voyages d’ʿAbd al-Ghanī al-Nābulusī, ils font apparaître la nature et l’architecture religieuse dans leur diversité confessionnelle comme des textes ouverts à la contemplation soufie, qui relient le sensible et le métaphysique et ouvrent l’horizon d’une expérience spirituelle reflétant l’unité de l’être (waḥdat al-wujūd) et la possibilité de saisir la vérité divine à travers les esthétiques.
La relecture de l’histoire et de la violence constitue l’un des axes transversaux du panel. Les communications ont mobilisé les formes symboliques pour analyser les crises historiques. Dans la philosophie de Karahasan, les catastrophes sont comprises comme des moments de suspension du temps pour les morts, et la mémoire devient le seul moyen d’empêcher la décomposition spirituelle et sociale de la cité, reliant l’histoire personnelle et collective au monde spirituel. Chez Mahfouz, les métaphores narratives se font critique des dominations politiques et religieuses : elles montrent comment chaque génération reproduit les mêmes conflits, en insistant sur les défis éthiques de la pratique de la justice. À travers les voyages de Nābulusī, les paysages et les édifices sont réinterprétés comme des stations d’enseignement et de spiritualité, et l’histoire collective est revisitée selon une perspective symbolique qui mêle l’expérience soufie et l’expérience éthique.
Les communications s’accordent à reconnaître que les esthétiques ouvrent un espace de dialogue entre les religions, non pas au niveau de la comparaison doctrinale, mais par l’expérience herméneutique partagée. Les figures bibliques et chrétiennes et les sacrés communs apparaissent, dans les œuvres littéraires, comme des moyens de dépasser le confessionnalisme tout en préservant la différence, ce qui ouvre la possibilité d’un dialogue spirituel qui transcende l’opposition théologique explicite. Les communications ont montré la difficulté du dialogue autour des « fins dernières » en raison des écarts entre les conceptions islamique et chrétienne de l’au-delà : par exemple la compréhension du jugement dernier ou de l’âme, où la position du christianisme protestant diffère de la conception islamique de la réalité dernière. Les trois œuvres affirment cependant la possibilité d’aboutir à un respect et à une reconnaissance mutuels entre ces deux visions, et présentent une vision de l’autre comme partie intégrante d’une compréhension éthique et esthétique du monde et de l’au-delà.
Les échanges ont mis en lumière le fait que l’efficacité dialogale de ces productions littéraires n’est pas seulement une fonction cognitive ou pédagogique : c’est une expérience herméneutique continue qui place le lecteur ou le destinataire devant des questionnements éthiques et spirituels portant sur la justice, la mémoire et la relation à l’autre, tout en renforçant le respect mutuel entre les visions chrétienne et islamique de l’au-delà, sans chercher à réduire ou à effacer les différences théologiques. À la lumière des œuvres de Karahasan, Mahfouz et Nābulusī, il est apparu clairement que la littérature et le récit de voyage soufi peuvent fonder un espace intermédiaire :
– Karahasan crée un barzakh vivant où les événements historiques croisent l’expérience spirituelle, en insistant sur le devoir de mémoire éthique et sur la reconnaissance de l’autre au sein du tissu de la ville et de l’événement historique. – Mahfouz reconstruit l’histoire humaine par la symbolique de la ruelle (ḥāra), explicitant les défis éthiques du pouvoir et de la justice, et maintenant le lecteur dans un état de méditation permanente sur la relation entre l’humain, le divin et le cosmos. – Nābulusī présente la nature et l’architecture comme des instruments contemplatifs reliant le sensible au métaphysique, ouvrant un espace de rencontre spirituelle entre les fidèles des différentes religions, tout en préservant l’expérience individuelle de la sainteté et de la beauté.
Le panel a dépassé l’exposition descriptive des textes pour produire d’importantes conclusions théoriques, parmi lesquelles :
– Anthropologie du lieu : la ville, dans l’œuvre de Karahasan, est redéfinie comme entité spirituelle, « réservoir d’âmes » qui dépasse la simple existence matérielle. – Philosophie du récit : la symbolique de Mahfouz transforme la ruelle d’un simple espace géographique en laboratoire axiologique pour examiner la dialectique justice / pouvoir. – Dialogue esthétique comme alternative doctrinale : l’expérience soufie chez Nābulusī est présentée comme voie de communication civilisationnelle avec l’autre, par le commun esthétique et spirituel, plutôt que par l’affrontement doctrinal direct.
– Thématiques : les contributions se sont concentrées sur les dimensions herméneutiques et philosophiques des textes, sans aborder l’articulation de ces textes avec les aspects quotidiens contemporains du lecteur d’aujourd’hui. – Corpus : l’analyse s’est restreinte à des exemples choisis (littérature bosniaque avec Karahasan, littérature arabe moderne avec Mahfouz, littérature de voyage classique avec Nābulusī), ce qui rapporte les résultats à ces contextes spécifiques.
— Fr. Mina-Athanase Abdelmeseh Said, O.P.
Soufisme
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