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Communication présentée lors du 5e congrès international de la Plateforme universitaire de recherche sur l’islam (PLURIEL), tenu à Cordoue du 10 au 14 février 2026 sur le thème « Éthique et esthétique en islam ». Laure Zeghad (Université de Rouen) est intervenue dans le cadre de l’Axe 2 — Esthétique, éthique et vie quotidienne : interdits, représentations et pratiques.
Dans Soufi, mon amour, roman publié en 2010, Elif Shafak constitue plusieurs temporalités narratives et construit un espace où s’entrelacent création artistique et spiritualité : quel est l’héritage du poète Rumi et de la spiritualité musulmane du XIIIe siècle à aujourd’hui ? À travers la figure de Rumi et celle de son guide Shams de Tabriz, le roman expérimente une réflexion sur la puissance de l’esthétique, notamment par le biais de la danse, de la musique et de la poésie, face aux interdictions de l’Islam, son histoire et son patrimoine.
Dans cette communication, nous proposons d’analyser la tension entre l’esthétique (entendue ici comme une représentation et une pratique artistique) et les contraintes religieuses au sein du roman. De quelle manière la figure du poète soufi incarne-t-elle une posture esthétique et éthique encore éclairante aujourd’hui ? Comment la danse des derviches tourneurs et la poésie peuvent-elles être encore des formes de résistance ? Quels enjeux culturels soulève cette représentation dans la littérature contemporaine, notamment pour un lectorat occidental, l’autrice écrivant en turc et en anglais des romans très largement diffusés en Europe et aux États-Unis ?
Nous explorerons les dimensions esthétiques de l’œuvre tel que le corps dansant comme un vecteur d’élévation spirituelle, la musique comme un langage mystique ainsi que la parole poétique comme lieu de transmission du divin. À travers ces formes, Soufi, mon Amour interroge l’équilibre fragile entre respect des croyances et liberté créatrice, dans un contexte où l’esthétique est toujours traversée par des enjeux religieux, politiques et identitaires.
Cette analyse mettra en lumière les rapports complexes entre l’éthique, l’art et la religion, tout en questionnant la place du sacré dans une œuvre littéraire.
Cette synthèse a été rédigée à la suite du congrès par Xuyen Parsy, dans le cadre du programme de bourses étudiantes de PLURIEL. Elle couvre l’ensemble des communications du panel.
Concevoir le corps, la transgression et l’imagination dans l’éthique et l’esthétique musulmanes Jeudi 12 février 2026, Salle 1 (Amphithéâtre), sous la présidence de Mohamed-Ali Mostfa, délégué scientifique de Pluriel. Laure Zeghad est doctorante en littérature comparée à l’Université de Rouen (France). Sa communication « Poétique et esthétique de la transgression dans Soufi, mon Amour : le corps, la musique et la figure du poète soufi » était en français. Nada Amin est docteure en linguistique et civilisations arabes à Université Lumière Lyon 2 (France). Sa communication « Esthétiques, éthique et identité : le corps des femmes comme objet de débat dans l’Égypte contemporaine » était en français. Ahmed Kaza est docteur en philosophie à l’Université Chouaib Doukkali (Maroc). Sa communication « La constitution gnostique des valeurs esthétiques – Ibn Arabî » était en arabe.
Cette deuxième journée de colloque était consacrée à la thématique de l’« Esthétique, éthique et vie quotidienne : interdits, représentations et pratiques ». Les trois communications de ce panel ont permis de croiser les regards, les temporalités et les aires culturelles, pour se questionner sur le quotidien et sur les enjeux de pouvoir liés au corps, à la transgression et à l’imagination dans le patrimoine islamique.
Le premier axe de réflexion se concentre sur la question du corps comme lieu de spiritualité et de normes sociales. Le corps, que ce soit celui des hommes ou celui des femmes, est presque omniprésent. Laure Zeghad explique qu’avec la danse du Sema dans le roman Soufi, mon Amour, le corps devient le médium de la spiritualité intérieure. Les mouvements circulaires sont un miroir de l’ordre du cosmos, selon la théorie du microcosme et du macrocosme. La deuxième communication déplace le curseur sur la question du voile et du dévoilement, du corps des femmes dans une zone géographique différente, l’Égypte. Le corps féminin n’est plus simplement un espace domestique, mais devient une revendication collective visible dans l’espace public : il est le terrain de négociations entre norme sociale et autonomie des femmes. Cette régulation du corps féminin n’a pas besoin de faire appel à la contrainte légale, mais s’exerce par une pression symbolique et sociale. Et enfin, la troisième communication analyse les valeurs esthétiques de la pensée du philosophe Ibn Arabî, dans laquelle on retrouve un appel à la « transformation morale ». Le but est de réussir à s’assimiler à l’essence divine, à travers les noms divins, et de rejoindre le beau et le sublime, auxquels seul Dieu a accès.
Notre deuxième axe de réflexion propose de traiter de la transgression, point de convergence entre l’expérience soufie, le dévoilement et la contestation de l’ordre social. Le personnage de Shams de Tabriz, dans le roman Soufi, mon Amour, est perçu comme un hérétique dans un contexte de cour du roi au Moyen Âge. Il refuse la conformité sociale pour défendre une expérience personnelle et intérieure. En opposition à la transgression, la question du port du voile et de l’apparence vestimentaire des Égyptiennes devient une sorte d’indicateur moral des femmes qui trahit donc une volonté de normer la société. Pourtant, il n’existe pas de texte juridique qui oblige les Égyptiennes à porter le voile, contrairement à d’autres pays comme l’Iran par exemple, ce qui a été souligné lors des questions avec la salle. Le dévoilement peut alors être compris comme une perturbation du dispositif de normalisation. La révolution de janvier 2011 montre un tournant dans l’hégémonie du régime politique égyptien : la contestation et la révolte ont désarticulé l’espace public et l’autorité. Le port et le non-port du voile par les Égyptiennes traduit de profondes transformations sociales, par exemple dès la Nahda, le dévoilement du visage est perçu comme un moyen pour les femmes de participer à la vie publique et donc au développement du pays.
Le dernier axe questionne la fonction de l’image, de la musique et de l’imagination dans l’accès au bureau et au divin. Dans Soufi, mon Amour, en plus de la danse, la musique du ney joue un rôle essentiel. Elle devient un espace de médiation de l’indicible et elle se substitue au discours rationnel et verbal. Ahmed Kaza pose la question de la place du beau et de la vérité dans la peinture et donc de la relation entre l’art et la religion. La peinture, en tant qu’art pictural, est une forme d’imitation de la Création, elle ne peut donc pas être divine, ce qui conduit à un certain iconoclasme. Pourtant dans les textes d’Ibn Arabî, nous pouvons retrouver une forme de manifestation divine dans la création artistique, car l’humain a été créé à l’image de Dieu. Il porte donc en lui des significations divines, dont la faculté d’imagination. Selon le penseur, c’est en rejoignant le beau que nous pouvons nouer des liens de fraternité entre les communautés, les peuples et a fortiori entre les religions, afin d’aboutir à une forme de coexistence et de coopération.
Ces trois axes de recherche se croisent plusieurs fois dans un enchevêtrement d’une grande richesse. La question du voilement et du dévoilement a suscité de nombreux échanges à la fin du panel. Le sujet étant à la fois éminemment politique, social et même économique avec la modest fashion, ce qui a fait l’objet d’une autre communication lors du Congrès. L’altérité et la pluralité religieuse ont également traversé ce panel, que ce soit avec la conversion à l’islam dans Soufi, mon Amour, ou avec le dialogue interreligieux qui serait facilité par la voie spirituelle, contrairement à la voie doctrinale dogmatique. Cette réflexion, partagée par de nombreux penseurs du monde arabo-musulman, est un excellent moyen de conclure cette synthèse.
Littérature
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