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Communication présentée lors du 5e congrès international de la Plateforme universitaire de recherche sur l’islam (PLURIEL), tenu à Cordoue du 10 au 14 février 2026 sur le thème « Éthique et esthétique en islam ». Ahmed Kaza (Université Chouaib Doukkali (Maroc)) est intervenu dans le cadre de l’Axe 2 — Esthétique, éthique et vie quotidienne : interdits, représentations et pratiques.
Le titre de cette recherche soulève une question fondamentale liée aux valeurs dans leurs dimensions éthique et esthétique, et à la gnose (‘irfân) comme méthode de l’expérience soufie qui fonde ses connaissances sur un terrain gustatif-affectif créatif. À cet égard, Ibn Arabi considère que le goût (dhawq) est « le premier des principes de la théophanie divine », et que la science de la théophanie est pour lui la plus noble et la plus élevée des sciences. Les principes éthiques que la gnose akbarienne cherche à construire possèdent des significations « miséricordieuses » (rahmâniyya), par lesquelles s’actualise le « Souffle du Miséricordieux ». Cette miséricorde, dans son extension cosmique, est la « valeur des valeurs », car elle englobe tous les actes éducatifs beaux et délicats tels que l’entraide, la tolérance, la coexistence, la proximité et la connaissance mutuelle… L’objectif éthique est de réaliser le « bonheur créatif » ici-bas comme condition du bonheur dans l’au-delà, et ce par la conscience du rang de « l’existence comme plaisir et douceur qui est le Bien pur », comme le voit le « Cheikh al-Akbar ».
Toshihiko Izutsu considère que le concept de Dieu dans les religions abrahamiques est celui d’un « Dieu éthique ». C’est pourquoi la relation au divin doit nécessairement être éthique, car Dieu agit envers le monde en tant que « Bien » et « Juste ». L’être humain n’a qu’à répondre à cet acte divin de manière esthétique : cela requiert-il une synthèse esthétique entre le gustatif et l’éthique, entre la raison et le cœur ? Est-ce par ce goût fondé sur les sentiments que se forme l’essence de l’esthétique islamique ?
La synthèse esthétique requise dans la gnose akbarienne rassemble l’existence dans ses transformations – les théophanies – et le Bien dans sa force lumineuse. C’est là le fondement solide de la théosophie – la sagesse – de l’art islamique, qui réunit la Lumière (l’Unité) et les ombres (la multiplicité) à travers l’éclat. Le lieu de cette réunion – cette synthèse – Ibn Arabi le qualifie de « centre de la Lumière, de l’éclat et des ombres », où il est possible de conjuguer la Majesté (jalâl) et la Beauté (jamâl) – la Majesté esthétique.
Par la synthèse esthétique se détermine la sagesse de l’éthique gnostique menant au beau (al-husn, la beauté naturelle) et à la bienfaisance (al-ihsân, la beauté spirituelle), ainsi qu’à la plus haute aspiration gustative, ce qu’Ibn Arabi appelle la « religion de l’Amour », susceptible d’être partagée entre les individus, les sociétés et les religions. Le résultat épistémologique de cette synthèse est de reconsidérer les sens de la Vérité en dehors de l’unilatéralité de l’abstraction et de l’incarnation – la transcendance (tanzîh) et la ressemblance (tashbîh) – mais plutôt de les voir en un seul foyer, c’est-à-dire dans leur interpénétration.
Cette synthèse a été rédigée à la suite du congrès par Xuyen Parsy, dans le cadre du programme de bourses étudiantes de PLURIEL. Elle couvre l’ensemble des communications du panel.
Concevoir le corps, la transgression et l’imagination dans l’éthique et l’esthétique musulmanes Jeudi 12 février 2026, Salle 1 (Amphithéâtre), sous la présidence de Mohamed-Ali Mostfa, délégué scientifique de Pluriel. Laure Zeghad est doctorante en littérature comparée à l’Université de Rouen (France). Sa communication « Poétique et esthétique de la transgression dans Soufi, mon Amour : le corps, la musique et la figure du poète soufi » était en français. Nada Amin est docteure en linguistique et civilisations arabes à Université Lumière Lyon 2 (France). Sa communication « Esthétiques, éthique et identité : le corps des femmes comme objet de débat dans l’Égypte contemporaine » était en français. Ahmed Kaza est docteur en philosophie à l’Université Chouaib Doukkali (Maroc). Sa communication « La constitution gnostique des valeurs esthétiques – Ibn Arabî » était en arabe.
Cette deuxième journée de colloque était consacrée à la thématique de l’« Esthétique, éthique et vie quotidienne : interdits, représentations et pratiques ». Les trois communications de ce panel ont permis de croiser les regards, les temporalités et les aires culturelles, pour se questionner sur le quotidien et sur les enjeux de pouvoir liés au corps, à la transgression et à l’imagination dans le patrimoine islamique.
Le premier axe de réflexion se concentre sur la question du corps comme lieu de spiritualité et de normes sociales. Le corps, que ce soit celui des hommes ou celui des femmes, est presque omniprésent. Laure Zeghad explique qu’avec la danse du Sema dans le roman Soufi, mon Amour, le corps devient le médium de la spiritualité intérieure. Les mouvements circulaires sont un miroir de l’ordre du cosmos, selon la théorie du microcosme et du macrocosme. La deuxième communication déplace le curseur sur la question du voile et du dévoilement, du corps des femmes dans une zone géographique différente, l’Égypte. Le corps féminin n’est plus simplement un espace domestique, mais devient une revendication collective visible dans l’espace public : il est le terrain de négociations entre norme sociale et autonomie des femmes. Cette régulation du corps féminin n’a pas besoin de faire appel à la contrainte légale, mais s’exerce par une pression symbolique et sociale. Et enfin, la troisième communication analyse les valeurs esthétiques de la pensée du philosophe Ibn Arabî, dans laquelle on retrouve un appel à la « transformation morale ». Le but est de réussir à s’assimiler à l’essence divine, à travers les noms divins, et de rejoindre le beau et le sublime, auxquels seul Dieu a accès.
Notre deuxième axe de réflexion propose de traiter de la transgression, point de convergence entre l’expérience soufie, le dévoilement et la contestation de l’ordre social. Le personnage de Shams de Tabriz, dans le roman Soufi, mon Amour, est perçu comme un hérétique dans un contexte de cour du roi au Moyen Âge. Il refuse la conformité sociale pour défendre une expérience personnelle et intérieure. En opposition à la transgression, la question du port du voile et de l’apparence vestimentaire des Égyptiennes devient une sorte d’indicateur moral des femmes qui trahit donc une volonté de normer la société. Pourtant, il n’existe pas de texte juridique qui oblige les Égyptiennes à porter le voile, contrairement à d’autres pays comme l’Iran par exemple, ce qui a été souligné lors des questions avec la salle. Le dévoilement peut alors être compris comme une perturbation du dispositif de normalisation. La révolution de janvier 2011 montre un tournant dans l’hégémonie du régime politique égyptien : la contestation et la révolte ont désarticulé l’espace public et l’autorité. Le port et le non-port du voile par les Égyptiennes traduit de profondes transformations sociales, par exemple dès la Nahda, le dévoilement du visage est perçu comme un moyen pour les femmes de participer à la vie publique et donc au développement du pays.
Le dernier axe questionne la fonction de l’image, de la musique et de l’imagination dans l’accès au bureau et au divin. Dans Soufi, mon Amour, en plus de la danse, la musique du ney joue un rôle essentiel. Elle devient un espace de médiation de l’indicible et elle se substitue au discours rationnel et verbal. Ahmed Kaza pose la question de la place du beau et de la vérité dans la peinture et donc de la relation entre l’art et la religion. La peinture, en tant qu’art pictural, est une forme d’imitation de la Création, elle ne peut donc pas être divine, ce qui conduit à un certain iconoclasme. Pourtant dans les textes d’Ibn Arabî, nous pouvons retrouver une forme de manifestation divine dans la création artistique, car l’humain a été créé à l’image de Dieu. Il porte donc en lui des significations divines, dont la faculté d’imagination. Selon le penseur, c’est en rejoignant le beau que nous pouvons nouer des liens de fraternité entre les communautés, les peuples et a fortiori entre les religions, afin d’aboutir à une forme de coexistence et de coopération.
Ces trois axes de recherche se croisent plusieurs fois dans un enchevêtrement d’une grande richesse. La question du voilement et du dévoilement a suscité de nombreux échanges à la fin du panel. Le sujet étant à la fois éminemment politique, social et même économique avec la modest fashion, ce qui a fait l’objet d’une autre communication lors du Congrès. L’altérité et la pluralité religieuse ont également traversé ce panel, que ce soit avec la conversion à l’islam dans Soufi, mon Amour, ou avec le dialogue interreligieux qui serait facilité par la voie spirituelle, contrairement à la voie doctrinale dogmatique. Cette réflexion, partagée par de nombreux penseurs du monde arabo-musulman, est un excellent moyen de conclure cette synthèse.
Philosophie
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