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Communication présentée lors du 5e congrès international de la Plateforme universitaire de recherche sur l’islam (PLURIEL), tenu à Cordoue du 10 au 14 février 2026 sur le thème « Éthique et esthétique en islam ». Henda Ghribi (Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis) est intervenue dans le cadre de l’Axe 2 — Esthétique, éthique et vie quotidienne : interdits, représentations et pratiques.
Le corps a une réalité double et contradictoire qui oscille entre l’intérieure et l’extérieure. Il est à la fois sujet et objet de représentations et d’imaginaires. Une entité psychique et physique qui présente différents modes de présentations de soi.
L’Islam implique une culture particulière du corps qui se manifeste entre autre à travers l’habillement. En effet, l’Islam présente une variété de normes éthiques dont l’objectif est de dresser ce corps pour atteindre une spiritualité plus élevée. Le corps devient, ainsi, un « espace privilégié de discipline et de gestion du soi, mais aussi vitrine sociale qui donne à voir la performance du croyant ». Le mode d’habillement sert alors à communiquer notre rapport à la religion et permet de mettre l’accent sur les négociations entre l’éthique religieuse d’une part et la modernité d’une autre part.
Le paraître est, en fait, un acte sous-tendu par plusieurs exigences et désirs. D’un côté, l’exigence de conformité à l’éthique vestimentaire de la société dans laquelle on vit et de l’autre le désir de personnalisation, d’affirmation de soi dans l’acte de paraître.
C’est dans ce sens que nous avons remarqué, à partir des années 2000, le surgissement du port de hijab dans la société tunisienne en tant qu’une tendance vestimentaire qui privilégie la pudeur tout en valorisant l’esthétique. En revendiquant à la fois leur foi et leur style, les jeunes femmes tunisiennes cherchent à exprimer leur respect de l’éthique islamique de la pudeur sans renoncer au goût. Ce choix vestimentaire s’inscrit dans un souci d’éthique corporelle : couvrir sans cacher, respecter sans passer inaperçu. Les « nouveaux voiles » deviennent ainsi un support de création artistique, entre tradition et modernité.
Actuellement, le hijab se caractérise par une diversité de modèles et de couleurs et une adoption de nouveaux styles vestimentaires ; un ‘bricolage’ que font les porteuses de voile entre habit moderne et habit ancien, en essayant d’être conformes aux prescriptions du texte coranique. Le voile, comme tout autre vêtement, est exposé à des changements multiples. Il est ouvert à plusieurs innovations que la mode actuelle instaure à travers la réconciliation entre tradition et nouveauté d’une part, et l’ouverture à d’autres cultures d’autre part.
Comment s’articule donc cette relation entre éthique et esthétique à travers l’habillement dans la société tunisienne ?
Cette synthèse a été rédigée à la suite du congrès par Abdulrahman Usama Mahmoud, dans le cadre du programme de bourses étudiantes de PLURIEL. Elle couvre l’ensemble des communications du panel.
Éthique, esthétique et normes religieuses : les pratiques artistiques et corporelles dans les sociétés musulmanes contemporaines Le 12 février 2026 à Cordoue, le panel de l’axe 2 du colloque s’est réuni sous la présidence d’Ali Mostafa. Trois communications y ont été présentées : l’une sur les « nouveaux voiles » en Tunisie, une autre sur la pensée de Nasr Hamid Abu Zayd, et une dernière sur les galeries du Zamalek au Caire. Ces travaux, issus de la sociologie, de l’islamologie, de l’histoire de l’art et de la philosophie, partaient tous de la même interrogation : comment des pratiques artistiques, vestimentaires et corporelles permettent-elles de négocier le rapport aux normes religieuses ? Cette synthèse tente de restituer les échanges de la journée.
Les trois intervenants partageaient un même refus : celui de réduire l’islam à une liste d’interdictions. Ce type de lecture, même quand elle se veut critique, finit par rater ce qui se passe vraiment dans les sociétés musulmanes c’est-à-dire une négociation constante entre ce que la tradition prescrit et ce que les individus vivent, ressentent et choisissent. L’Égypte et la Tunisie, les deux contextes retenus, ne se ressemblent pas. Leurs histoires politiques et religieuses diffèrent, leur rapport au corps aussi. Mais dans les deux cas, on observe quelque chose de similaire : des individus qui investissent des espaces galeries d’art, choix vestimentaires, pratiques calligraphiques pour vivre leur rapport à la norme religieuse autrement, sans pour autant la rejeter.
Clémence Guinot (PISAI, Rome) a travaillé sur Abu Zayd. Cette contribution propose l’une des hypothèses les plus fécondes du panel : l’art, par nature, résiste à la fixation du sens. Là où les discours religieux politisés cherchent à imposer une lecture unique du texte sacré ce qu’Abu Zayd appelait la « fermeture du sens » , l’œuvre d’art produit au contraire une pluralité d’interprétations possibles. Cette ambiguïté n’est pas un défaut à corriger ; c’est précisément ce qui fait de l’art un espace de résistance, discret mais réel, face aux tentatives d’uniformisation. Emmanuel Pisani (IDEO, Le Caire) a illustré cela à travers les galeries du Zamalek. Les artistes de ce quartier du Caire jouent avec le répertoire islamique calligraphie, soufisme, références coraniques mais le soumettent à un travail de transformation formelle. Le cas de la « méta- calligraphie » est particulièrement parlant : en rendant le texte sacré visuellement illisible, ces artistes ne le nient pas, ils le transforment en expérience sensorielle. La parole divine cesse d’être une règle pour devenir un vecteur d’intériorité. Ce n’est ni une rupture ni une soumission ; Cette posture résiste à toute catégorisation univoque. Henda Ghribi (Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis) a quant à elle travaillé sur le voile en Tunisie. Les femmes qu’elle a interrogées ne se reconnaissent ni dans le discours féministe qui y voit une soumission, ni dans le discours islamiste qui en ferait le signe d’une identité collective homogène. Elles insistent sur une chose : aucun texte ne leur impose un modèle vestimentaire précis. C’est dans cet espace d’indétermination qu’elles bricolent pour reprendre un terme qui leur conviendrait sans doute une pratique qui mêle pudeur islamique, goût contemporain et affirmation de soi.
Ce qui relie ces trois communications, c’est finalement un même glissement : du normatif vers le sensible. Les artistes du Zamalek délaissent la prière canonique pour les figures soufies. Le hijab tunisien devient moins l’application d’une règle que l’expression d’une « disposition intérieure ». Ce déplacement dit quelque chose de plus large sur la manière dont les individus habitent aujourd’hui leur appartenance religieuse.
La discussion a été animée. Plusieurs points de tension ont émergé, sans être tranchés. Le premier portait sur la nature du choix. Porter un « voile moderne » est-ce vraiment un acte réflexif ? Ou reproduit-on, sous une forme nouvelle, une conformité à un ordre qu’on n’a pas vraiment interrogé ? La salle ne s’est pas accordée là-dessus, et La question demeure ouverte. Le deuxième point soulevé était celui de la portée sociale de ces pratiques. Galeries d’art, discours académique, réseaux internationaux : tout cela circule dans des milieux déjà dotés de ressources culturelles. Qu’en est-il ailleurs ? La question de la résonance de ces formes d’expression dans les classes populaires ou les milieux plus conservateurs reste entière. Plusieurs participants ont également mentionné une hégémonie culturelle d’inspiration anglo- saxonne qui s’impose parfois aux élites connectées sans produire les effets d’émancipation qu’elle promet. La Tunisie post-2011 a également été au cœur d’un débat. L’apparition du niqab après la révolution a suscité des lectures opposées : liberté retrouvée après des années de répression vestimentaire, ou installation d’un discours politico-religieux qui se présente sous les dehors du choix personnel ? Les deux interprétations coexistent, et aucune ne s’impose clairement. Enfin, une question structurelle a été posée, peut-être la plus dérangeante : ces espaces de liberté esthétique ne produisent-ils pas leurs propres normes ? L’étude tunisienne le montre bien : des femmes en viennent à juger la sincérité de la pudeur des autres, créant de nouveaux conflits au sein même des communautés. La libération par l’esthétique ne supprime pas les frontières de la norme elle les déplace.
Ce panel aura contribué à déplacer le regard : plutôt que d’évaluer si ces pratiques sont « vraiment » libres ou « vraiment » conformes, il s’agit de comprendre ce qu’elles rendent possible et ce qu’elles produisent. L’art, le vêtement, le geste corporel ne s’opposent pas aux normes religieuses ils les travaillent de l’intérieur, en en réinterprétant les marges.
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