L’encyclique Magnifica humanitas de Léon XIV et le groupe de travail Pluriel sur le dialogue interreligieux assisté par l’IA
Texte de Wael Saleh, chercheur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du comité de coordination de Pluriel.
La concomitance entre la publication de l’encyclique Magnifica humanitas de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, et la création du groupe de travail sur le dialogue interreligieux assisté par l’intelligence artificielle au sein de la plateforme universitaire d’étude de l’islam Pluriel, dépasse le simple hasard chronologique. Elle révèle la convergence entre un appel éthique et spirituel, d’une part, et une initiative scientifique et institutionnelle, d’autre part, autour d’une même interrogation fondamentale : comment faire de l’intelligence artificielle un instrument au service de l’être humain, de la compréhension mutuelle et de la paix, plutôt qu’un vecteur de domination, d’hégémonie, de polarisation et de reproduction des discours de haine et de peur de l’autre ?
L’encyclique repose sur un principe central : la technologie n’est pas mauvaise en soi, mais elle n’est pas neutre non plus. Elle porte l’empreinte de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. Le danger ne réside donc pas dans l’intelligence artificielle comme technique, mais dans la logique qui l’oriente : sera-t-elle soumise à la dignité humaine et au bien commun, ou à la logique du profit, du contrôle et du pouvoir de quelques-uns ? C’est précisément là que se dessine le fil conducteur entre l’encyclique et le groupe de travail : l’une fournit le cadre éthique général, tandis que l’autre cherche à le traduire dans un champ particulièrement sensible, celui du dialogue interreligieux.
Dans Magnifica humanitas, l’intelligence artificielle n’apparaît pas comme un simple outil technique, mais comme un nouvel environnement au sein duquel se recomposent les savoirs, les représentations, les relations et les formes de compréhension mutuelle. Dès lors, le dialogue entre les religions ne peut plus être dissocié des espaces numériques façonnés par les algorithmes et les plateformes, qui redéfinissent les logiques de visibilité, d’influence et de circulation des discours. Ainsi, la question du dialogue interreligieux devient inséparable de celle de l’intelligence artificielle, tout comme cette dernière ne peut être pensée indépendamment des enjeux éthiques, de la dignité humaine et de la reconnaissance de l’altérité.
Dans cette perspective, le groupe de travail ne présente pas l’intelligence artificielle comme un substitut au dialogue humain, ni comme une réduction techniciste du fait religieux. Il cherche plutôt à analyser les conditions permettant à ces technologies de favoriser la compréhension mutuelle, de déconstruire les représentations stéréotypées, de lutter contre les discours de haine et d’élargir les espaces de rencontre entre chercheurs, croyants et acteurs du dialogue interreligieux. En ce sens, le groupe constitue une traduction scientifique concrète de l’appel central de l’encyclique : faire progresser la technique sans faire reculer l’humain.
Cette convergence apparaît également à travers la notion d’« écologie de la communication » développée par l’encyclique. L’environnement numérique ne produit pas seulement de l’information ; il façonne des cadres de perception, d’interprétation et de réception. Livré aux logiques de l’émotion, de la polarisation et de la manipulation, il peut transformer la religion en objet de conflit et l’altérité en menace. Encadré par des approches critiques, éthiques et scientifiques, il peut au contraire devenir un espace de clarification, de traduction entre univers religieux et culturels, et de construction d’une compréhension plus juste de l’autre.
C’est dans cette optique que les activités du groupe (recherches interdisciplinaires, séminaires, élaboration de cadres conceptuels et accompagnement scientifique d’une plateforme numérique de dialogue interreligieux) prennent leur cohérence. Elles participent d’un même projet : passer d’un usage spontané ou commercial de l’intelligence artificielle à un usage responsable, critique et éthiquement encadré. L’objectif n’est pas de faire de l’IA un simple intermédiaire technique, mais un outil structuré par une rigueur scientifique, une sensibilité religieuse et culturelle, et une vision humaniste commune.
L’avertissement de l’encyclique contre « l’architecture de la visibilité » éclaire également les enjeux du groupe. Les plateformes numériques ne reflètent pas le réel de manière neutre ; elles le réorganisent selon les logiques algorithmiques, amplifiant les contenus les plus émotionnels ou polarisants. Dans le domaine religieux, ce phénomène favorise souvent la diffusion des discours extrémistes ou hostiles. D’où la nécessité de penser des dispositifs numériques capables non de reproduire ces déséquilibres, mais de valoriser les savoirs rigoureux, les approches interprétatives et les discours favorisant la reconnaissance mutuelle et le vivre-ensemble.
La dimension pacifique est tout aussi centrale. Lorsque l’encyclique affirme qu’« aucun algorithme ne peut rendre la guerre moralement acceptable », cette idée dépasse le seul champ militaire pour concerner aussi les violences symboliques, discursives et religieuses. Les algorithmes peuvent accélérer les conflits, mais aussi amplifier la haine, nourrir les incompréhensions et transformer les différences religieuses en instruments de mobilisation hostile. Dès lors, mobiliser l’intelligence artificielle pour déconstruire les discours de haine et promouvoir le dialogue constitue une contribution essentielle à la préservation de la paix sociale et humaine.
Ainsi, Magnifica humanitas fournit le fondement normatif, tandis que le groupe de travail en représente l’une des traductions scientifiques et appliquées. L’encyclique pose la question : comment protéger l’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle ? Le groupe y répond dans un domaine spécifique : protéger l’humain en mettant l’intelligence artificielle au service du dialogue plutôt que de la polarisation, de la compréhension plutôt que du stéréotype, de la paix plutôt que de la violence, et de la dignité plutôt que du pouvoir de quelques-uns.
Cette dynamique prend une portée supplémentaire à la lumière de l’annonce faite par le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb, Cheikh d’Al-Azhar, lors du Sommet mondial pour la paix organisé à Rome l’an dernier, concernant l’élaboration d’une charte commune sur l’éthique de l’intelligence artificielle avec le Vatican, destinée à devenir une référence éthique mondiale. Une telle orientation confirme la nécessité d’initiatives scientifiques et institutionnelles capables de traduire les grands principes éthiques en outils concrets au service du dialogue interreligieux, de la lutte contre la haine et de la protection de la dignité humaine.
Le lien entre l’encyclique et le groupe de travail apparaît ainsi comme un lien organique plutôt qu’extérieur. L’encyclique donne au projet sa profondeur morale et spirituelle ; le groupe lui donne une traduction scientifique et institutionnelle. Entre les deux se dessine un nouvel horizon de réflexion sur les rapports entre religion et technologie : un horizon qui ne rejette pas l’intelligence artificielle, mais ne la sacralise pas non plus ; un horizon qui cherche à l’orienter, à l’encadrer et à apprendre d’elle, afin qu’elle devienne un instrument de confiance, de renouvellement du dialogue interreligieux, de lutte contre la haine et de consolidation d’une paix fondée sur la dignité humaine et la reconnaissance mutuelle.
